Juil 252016
 

ECaroline Ollivro, Présidente de Breizh Europaditorial de la Présidente Juillet 2016

Saint-Ouen-La-Rouërie (35), première commune bretonne libérée par les Alliés en août 1944. Une jeep américaine passe au château : « Est-ce bien le château du colonel Armand ? ». Le colonel Armand aux USA ou Armand Tuffin, Marquis de La Rouërie en Bretagne. Héros là-bas, Outre-Atlantique, héros oublié ici ou ostracisé par l’histoire officielle ?

La Rouërie ou le colonel Armand en Amérique.

Cet aristocrate breton débarqua à la nage (!) en 1777 sur le Nouveau Continent engagé dans la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis d’Amérique. Son navire avait été canonné par les Anglais. Il se fait rebaptiser par les insurgés américains « colonel Armand », ne souhaitant pas combattre en tant que noble. Il commanda sa propre armée « la légion Armand », fut de la plupart des batailles et joua un rôle majeur lors de la bataille décisive de Yorktown en Virginie, en 1781, qui annonce la capitulation britannique et l’indépendance américaine. Grand ami de George Washington, il entretint avec lui une relation épistolière régulière. En 1783, il est promu « brigadier général » par le Congrès et est décoré également de l’ordre des Cincinnati. Un colonel Armand à la bonne fortune en Amérique et au renom éternel…
Arrivé en 1777 en Amérique du Nord avant le Marquis de La Fayette, lui aussi de racines bretonnes, sa mère est née à Saint-Brieuc, il en repartira après, en 1784. Le colonel Armand s’occupa en effet de ses compagnons d’armes et de leur retour. Revenu en France les honneurs ont été déjà distribués, Lafayette auréolé de gloire et La Rouërie oublié.

La Rouërie, défenseur des libertés bretonnes, puis contre-révolutionnaire.

Le 14 juillet (!!) 1788, le Marquis est embastillé quelque temps pour avoir protesté auprès du Roi contre les atteintes portées aux « libertés » (Ce terme est synonyme d’« institutions » telles que le Parlement de Bretagne) bretonnes conséquences des édits Le Lamoignon de mai 1788.
Lorsque la Révolution s’oriente vers la Terreur il crée en 1791 l’Association bretonne ou Conjuration bretonne pour combattre les excès à ses yeux de la Révolution et fonde une armée. On peut penser que cette association bretonne annonce la chouannerie. Mais La Rouërie, tout en restant fidèle à la royauté, voulait que le Parlement de Bretagne et les états de Bretagne soient restaurés en cas de victoire de la contre-révolution. Dénoncé, comme les membres de la Conjuration et pourchassé, Il est mort d’épuisement le 31 janvier 1793 au château de La Guyomarais à Saint-Denoual (22). La famille de La Motte de La Guyomarais qui l’a accueilli a été arrêtée, et la plupart de ses membres guillotinés à Paris.
Après sa mort, les révolutionnaires déterrent son corps à La Guyomarais et le décapitent.

Breizh Europa Armand Tuffin de La Rouërie

Armand Tuffin Marquis de La Rouërie

La Rouërie, pourquoi ce silence ?

« Silence » est sans doute un peu exagéré car des historiens ont publié sur le Marquis ou ont mentionné son nom et expliqué son rôle dans la Guerre d’Indépendance américaine, dans la contre-révolution en Bretagne. Il y a également quelques panneaux de signalisation à St-Ouen, une mention sur le site de l’office du tourisme du pays de Fougères…Mais La Rouërie n’est pas le héros heureux ou malheureux d’une histoire simplement locale. Les engagements du Marquis peuvent plaire ou déplaire, peu importe, il ne mérite pas le confinement dans lequel on le maintient. Sa vie, au XVIIIe siècle, c’est se battre aux côtés des insurgés américains dès 1777, il a côtoyé George Washington, le Marquis de La Fayette. C’est l’incarcération à La Bastille le 14 juillet 1788, car défenseur sans doute de causes déjà perdues ; c’est aussi prendre la tête d’une conjuration en Bretagne qui échouera mais qui préfigure la Chouannerie. Sa vie, ses aventures, sont un monument d’histoire qui dans un pays qui a vu naître la Déclaration universelle des Droits de l’Homme Et du Citoyen devraient être évidemment connus.
Ce silence ne concerne que la France. Le colonel Armand a sa place dans les manuels scolaires Outre-Atlantique. Il partit et combattit avant le héros Lafayette en Amérique et revint en France après lui. La Rouërie décéda le 31 janvier 1793 et Lafayette en 1834. Son existence fut donc plus courte. Ces deux destins ne doivent pas être évidemment mis en concurrence mais doivent être étudiés. Le battage médiatique au printemps 2015 autour de l’Hermione et de Lafayette aurait pu être enfin l’occasion d’évoquer en Bretagne le rôle du colonel Armand dans cette guerre américaine. Un article sur l’ABP rédigé par JY Letouze l’a fait. Et excellemment. Mais hélas pour quelle audience quand on sait que la presse papier n’est pas le relais de ce type d’informations ? Un Conseil Régional aurait pu profiter de ce moment important pour mettre en avant la vie de ces deux héros. On peut rêver.

La Rouërie, alors condamné à l’oubli ici ?

La Rouërie, en France, est sans doute coupable de bien des « crimes ». Royaliste et précurseur de la chouannerie. Son combat pour les libertés bretonnes lui a interdit la reconnaissance de la République jacobine française. Celle-ci ne peut l’effacer totalement car le colonel Armand a une histoire ancrée aux USA, décoré là-bas, une stèle offerte ici par les Américains à l’entrée du château de La Guyomarais où il a rendu son dernier souffle.
Que dit la stèle rédigée en anglais, breton et français (!) et érigée par l’ambassade des USA devant le château ? Elle apprend au visiteur qu’en plus d’avoir été un héros de la Guerre d’Indépendance des USA, La Rouërie fut le fondateur de l’Association bretonne et le défenseur des libertés bretonnes ! En rappelant finalement la relative autonomie des institutions bretonnes par le passé, cette inscription de la part des Américains met aussi en relief le jacobinisme de la République française.

Nous avons tous un rôle à jouer.

Nous avons tous un rôle à jouer dans dans la lutte contre l’oubli, la promotion de notre histoire qu’elle soit nationale et régionale. Cela passe par la promotion de nos héros chanceux ou malheureux, sans parti pris, en toute objectivité. Le silence est parti pris, il n’est pas admissible. Force est de constater qu’un buste à St-Ouen, une statue à Fougères, une thèse et quelques ouvrages ne suffisent pas à faire connaître la vie du marquis de La Rouërie qui ne fut pas un héros local. La signalisation sur les sites des offices de tourisme, dans la géographie des lieux, doit être plus présente et la plus large possible. On ne peut pas continuer à s’intéresser à son histoire en tombant par hasard sur La Guyomarais ou Saint-Ouen-La Rouërie. Les actuels propriétaires de ce château font un travail remarquable pour faire connaître le domaine, le Marquis. Mais il faut donner une dimension supplémentaire à cette démarche grâce à une politique touristique audacieuse et objective du Conseil Régional de Bretagne, grâce aussi aux professeurs d’histoire-géographie qui méconnaissent parfois l’histoire régionale. Une journée de réflexion sur l’enseignement de l’histoire de la Bretagne devrait être organisée à l’automne 2017. Et pour en revenir à La Rouërie, un producteur parisien aux racines bretonnes et états-uniennes a pour projet de réaliser un film sur l’incroyable vie du Marquis qui fut embastillé un an avant la prise de la Bastille le 14 juillet et qui rendit l’âme le 31 janvier 1793, quelques jours après la mort de Louis XVI. Ces deux dates montrent que si l’Histoire n’a pas encore pris totalement rendez-vous avec Armand Tuffin de La Rouërie, lui s’en est chargé.

Caroline Ollivro

Présidente de Breizh Europa

 

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